Albums des histoires

   
   
   

 

 

 



Première méditation :
« Ce qui est abandonné par la vie et l’enseignement »

 

Mounir Fasha
30 mai 2005

Chacun de nous se comporte vis-à-vis du conte/de l’histoire selon son point de vue, sa situation et son expérience. Je vais présenter ci-dessous ce que je comprends de ce sujet, en partant de l’attitude que j’ai eue dès le début des années soixante-dix. Je me rends compte actuellement que cette réaction se classe dans l’inconscient, quoique je ne m’en sois pas rendu compte à l’époque, car elle est apparue d’une façon spontanée et naturelle suite aux conditions qui m’entouraient et au travail que j’exerçais. (Je souhaiterais que les autres fassent la même chose et qu’ils donnent des exemples sur leurs propres expériences avec le sujet du conte).

Ce qui est abandonné ou éliminé de la vie et de l’enseignement – surtout par les établissements et les professionnels – est « une construction du sens de l’expérience personnelle ». Elle représente la base de l’enseignement et de la construction du savoir (c'est-à-dire la création d’une carte dans la mémoire de la personne sur la réalité où elle vit). Une partie importante de « la construction du sens de l’expérience personnelle » participe au sens des mots que la personne utilise ainsi que les standards de son comportement en accord avec ses expériences, ses méditations, ses dialogues et ses lectures. Ce principe – la participation dans la construction des sens et des standards – diminue avec l’esprit institutionnel courant. D’habitude, cette participation existe d’une façon naturelle si nous sommes fidèles à la réalité par nos sentiments et nos conceptions des choses, fidèles aussi dans l’expression de cette réalité. Selon moi, cette participation représente un côté que l’on ne peut pas effacer afin de servir la logique courante. D’un autre côté, on ne peut pas effacer non plus notre conception de l’expérience, c'est-à-dire ce qui nous arrive avant l’intervention des termes ou des concepts. Je crois que les histoires racontées spontanément au cours des soirées ou au cours des rencontres de la famille et des amis sont plutôt des histoires qui comprennent la participation et l’expression « spontanée » des expériences…A partir de ce concept, je crois que l’histoire racontée possède une magie, une vitalité ainsi qu’une humanité difficiles à matérialiser dans l’histoire écrite ou visualisée (vidéo et télévision).

A côté des histoires personnelles racontées concordantes à celles que je viens de citer, je trouve qu’il existe une grande valeur dans les histoires racontées par les gens à travers les époques et qui se répètent en liant les sens et les standards qu’elles comprennent d’une nouvelle réalité correspondant à l’histoire.

Quelques exemples :
Dans l’histoire de ma mère et les mathématiques - une histoire que je répète souvent – mais que je ne cite pas suite à une étude ou une recherche, ni à travers des mots et des concepts, ni pour déstabiliser des concepts et des convictions, mais c’est une chose qui m’est arrivée sans organisation préalable et sans que je sache…J’ai vécu cette expérience pendant 30 ans avant d’y donner le nom d’expérience et avant de la formuler. Huit ans ont passé après l’avoir connue et avant que je ne puisse l’exprimer. Cette expérience faisait partie de mon être, je ne pouvais pas la voir, mais quand je l’avais comprise, qu’elle s’était détachée de moi, j’ai pu parler d’elle, et je l’ai écrite comme je la comprenais et non pas comme ma mère la comprend.

C’est le cas aussi avec la première Intifada, j’y suis entré comme les autres sans comprendre que nous vivions un événement exceptionnel, une expérience nouvelle et sans planification préalable… Petit à petit, des mots, des sens, des standards, des convictions, des concepts et des cadres de pensée ont commencé à s’effondrer…Petit à petit, nous avons commencé a comprendre que nous passons une expérience première sans précédente, et commencé à l’exprimer chacun à sa façon. Cette expérience, individuelle ou collective, reste une source inépuisable d’histoires. J’ai déjà écrit quelques unes qui ont matérialisé l’esprit de l’initiation et de la création, j’en cite brièvement deux comme exemple.

L’histoire du garçon et du drapeau. Cette histoire est arrivée à côté de chez nous. Un garçon a fabriqué plusieurs drapeaux palestiniens au bout desquels il a déposé une pierre afin de pouvoir les lancer et les accrocher sur les fils électriques. Il a lancé le premier drapeau, l’a accroché sur le fil et s’est caché derrière un mur, et a attendu. Il n’a pas attendu longtemps, car une patrouille militaire a vu le drapeau s’est dépêchée et a appelé une autre équipe qui possède un matériel spécial pour décrocher le drapeau. Quand le petit s’est rassuré du départ de la patrouille, il a lancé un autre drapeau et s’est caché encore une fois. Peu de temps après, une autre patrouille est venue et la scène s’est répétée… Pour le petit garçon c’était un jeu, un jeu qu’il a échangé avec l’armée la plus féroce et la plus cruelle de la région. Il a joué non pas selon la logique de cette armée mais selon une autre logique que les conditions lui ont apprise, avec cette créativité qui se trouve dans chaque personne…

La deuxième histoire est celle d’une femme qui portait son bébé à Ramallah. Elle a aperçu cinq soldats en train de frapper un jeune avec beaucoup de cruauté. Elle a couru vers eux et a crié en adressant ses paroles à l’homme : « je t’avais dit de ne pas sortir de la maison, que la situation est grave et qu’il vaut mieux attendre avant d’aller acheter du lait, mais tu ne m’a pas écouté. Tant pis pour toi, j’en ai marre de vivre avec toi, prends ton fils et va t’en hors de ma vue ! » Elle lui a donné le bébé et est partie. Les soldats n’ont pas su ce qu’il fallait faire, alors ils sont partis. Après leur départ, la femme a réapparue, a pris son bébé et a salué le jeune homme. Elle n’avait jamais vu ce jeune homme auparavant… Une autre histoire qui reflète la créativité de l’homme et qui se matérialise dans des conditions spéciales…

Quant aux sens et standards courants inclus dans ces histoires, je laisse le lecteur les découvrir ou j’attends une autre occasion pour en parler…
 

 

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